Base militaire de Quantico, États-Unis, juin 2008

Une phrase de Sartre, retenue de son époque universitaire, de celle où maître Charles Devernois-Klyne pensait changer le monde, défendre les sans-fric, lui revint : « On ne peut pas être moral seul. » La vie s’était chargée de lui prouver une chose : on ne peut presque jamais être moral, parce qu’on est presque toujours seul. À moins que la moralité devienne le luxe suprême, un art difficile et rare, une excellence, celle d’un être – riche ou pauvre – qui recherche l’exception, la perfection en tout. L’ultime supériorité. Diane Silver, sans le sou. Son client, richissime, fasciné par les tueurs en série, une des cinquante fortunes de la planète. Rupert Teelaney, troisième du nom. Des intérêts un peu partout : dans le pétrole, l’armement, l’industrie pharmaceutique, l’agroalimentaire, le loisir, le coton et maintenant le must, le charbon, l’ancien et très nouvel or noir.

Les Teelaney étaient une de ces familles très discrètes. Celles de l’immense argent qui fuient la publicité puisqu’elles tirent les ficelles du monde en coulisses. Rupert Teelaney, comme son père et son grand-père avant lui, ne faisait pas de caprices. Il n’exigeait pas que soit ouverte pour lui seul, au milieu de la nuit, une piscine olympique ou que la température de sa suite soit impérativement réglée à 23,5°C. Il ne faisait pas de scandale parce que l’hôtel dans lequel il descendait ne servait pas sa marque préférée d’eau minérale. Il ne se baladait pas le sexe en l’air, enduit de cocaïne, pour se faire sucer par des gamines recrutées pour l’occasion. Il se faisait parfois regarder de travers dans les boutiques de luxe parce que son jean et ses baskets n’impressionnaient pas des vendeuses qui gagnaient le dix millième de ce qu’il pouvait dépenser en un battement de cils lors d’une vente aux enchères. Teelaney ne se défonçait à rien, sauf au pouvoir. Normal, puisqu’il l’avait. C’était comme de respirer, pour lui. Rupert Teelaney venait de l’immense argent éduqué.

La première fois que Charles l’avait rencontré, il l’avait attendu dans Commonwealth Avenue, devant le porche du prestigieux cabinet d’avocats dans lequel il était, enfin, devenu associé. Rencogné sous un immense parapluie pour se protéger d’une averse obstinée, il s’était attendu à voir se garer le long du trottoir une limousine noire, conduite par un chauffeur en livrée. Au lieu de cela, une Volkswagen jaune safran, réplique de la glorieuse coccinelle, dont l’aile avant gauche était un peu cabossée, s’était arrêtée à sa hauteur. Un homme grand, d’une minceur musclée très masculine, en était sorti, un large sourire éclairant son visage. Il avait remonté ses lunettes de myope d’un geste machinal avant de tendre la main en s’exclamant :

— Maître Devernois-Klyne ? Teelaney. Rupert, pour tout le monde.

Charles avait jeté un regard interloqué à la voiture. Rupert Teelaney avait éclaté de rire sous les grosses gouttes de pluie qui trempaient ses cheveux très frisés et sa chemise de lin bleu.

— La lenteur et la patience sont des luxes. Mes préférés. Je laisse le jet à mes secrétaires. Qu’ils se dépêchent, qu’ils s’énervent. C’est pour cela que je les paie. On va déjeuner ? Je meurs de faim. Ma collaboratrice, l’incomparable, l’irremplaçable Elizabeth, a réservé. Dans un restau sympa, pas très loin. Je vous emmène ? Au fait, je ne bois pas, je ne fume pas et je suis végétarien, mais… les mauvaises habitudes des autres ne me gênent pas, avait-il terminé dans un rire heureux et complice.

 

Devernois-Klyne admettait volontiers que Teelaney le fascinait. Certes, le grand argent le fascinait depuis toujours, sans doute parce que, sous son vernis copié d’autres, il en avait manqué. Cependant, Teelaney transcendait la fortune. Elle était si évidente pour lui qu’il n’y pensait plus. Et puis, la passion habitait toujours Rupert, alors que Devernois-Klyne avait perdu toutes les siennes et qu’il s’ennuyait terriblement sans elles.

L’avocat ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. Toutefois, il sentait une chose avec certitude : Silver, cette dingue odieuse, et Rupert Teelaney se ressemblaient. D’étrange et inquiétante façon, sans qu’il parvienne à la définir. Au fond, en dépit de ses luxueux honoraires, de ses intéressements et de ses biens, lui n’aurait jamais assez d’argent pour être rassuré alors que les deux autres s’en foutaient. L’une parce qu’elle n’en avait pas, l’autre parce qu’il en avait trop.

Un truc déroutant, un basculement presque imperceptible était en train de se produire, et Devernois-Klyne n’en voulait pas, résistait.

Il avait estimé Rupert Teelaney, sans condition, sans arrière-pensée, parce qu’il était beau, intelligent, très riche, très puissant. Des qualités avant tout génétiques et généalogiques. En bref, une injustice contre laquelle il devenait inutile de lutter, un constat rassurant. Toutefois, il commençait à admirer l’héritier pour d’autres raisons, celles-là mêmes qui l’attiraient vers Silver alors qu’il ne pouvait pas la supporter et qu’elle avait l’impolitesse d’aller déjeuner en le laissant en plan, sans aucune excuse, aussi pâle soit-elle. Tous deux étaient forts. Un qualificatif convenu, un peu bidon mais qui pourtant recouvre un état assez indescriptible.

Une émotion déplaisante envahit maître Devernois-Klyne. En toute lucidité, lui n’était pas fort. Il avait toujours peur, malgré son appartement, sa ferme, son pied-à-terre new-yorkais et son magnifique duplex dans Beacon. Malgré les sublimes nanas qu’il invitait dans les meilleurs restaurants de Boston. Malgré son coupé Mercedes.

Il eut soudain la détestable impression qu’il se retrouvait petit garçon face à deux adultes qui le considéraient avec un apitoiement attendri.

Il s’échina à lutter contre le découragement qui montait en lui. Il n’avait pas pu refuser cette mission à Quantico, car c’en était une, en dépit du fait qu’elle l’avait d’abord prodigieusement ennuyé pour lui peser maintenant. Il était enfin devenu associé de son cabinet et il devait ramener de gros poissons. Rupert Teelaney en était un.

Un doute s’insinua en lui. Et si Rupert n’avait choisi son cabinet pour y transférer une partie de ses affaires que parce que Charles connaissait bien le sénateur Murray – beau-père d’Edmond Casney Jr. – pour l’avoir défendu avec brio lors d’un procès où il était – à juste titre – accusé de délit d’initié ? Et si son unique but avait été de tout temps d’approcher l’insaisissable Dr Diane Silver ? S’il ne s’était pas agi dans l’esprit de Rupert d’une simple opportunité, née à la faveur d’une conversation de déjeuner d’affaires, mais d’un plan mûrement réfléchi ?

Il déraillait. Le staff de Teelaney avait dû lui fournir une liste de cent fondations, charités, bourses d’études qu’il pourrait créer afin d’entretenir le prestigieux blason familial en matière de bienfaisance et obtenir de substantielles réductions d’impôts.

Charles – pour se vanter, il l’admettait – lui avait relaté le procès au cours duquel il avait défendu le sénateur Murray, en passant sous silence le fait que Murray s’en était mis plein les poches grâce à un tuyau de dernière minute qu’il devait à certains de ses bons amis. La conversation avait ensuite tout naturellement roulé sur la base de Quantico, dirigée par Casney, le gendre de Murray. L’idée avait plus tard fait son chemin dans l’esprit de Teelaney. Quoi de plus normal ? La plupart des gens sont à la fois répugnés et intrigués par les tueurs en série. Souhaiter contribuer à leur arrestation lorsqu’on a les moyens d’un Teelaney est une action citoyenne au même titre que financer une bourse d’études sur l’environnement, ce que faisait d’ailleurs Rupert, très sensible à l’écologie.

Charles Devernois-Klyne se souvenait avec précision de l’appel de Teelaney une semaine après ce déjeuner.

— Charles… j’ai repensé à notre discussion au sujet de Quantico. Du coup, j’ai demandé quelques petites recherches à mon staff. Ma famille contribue à des tas d’œuvres, a créé des fondations. Toutefois, je crois qu’il est important de suivre les évolutions de notre société. C’est la raison pour laquelle je finance cette bourse d’études consacrée à l’environnement. Il paraît qu’il y a plusieurs centaines de tueurs en série en liberté dans notre pays. Vous vous rendez compte ! C’est effrayant. Or, les forces de police, le FBI, leurs profileurs sont confrontés à un manque d’argent chronique. Alors on rogne sur les formations, le recrutement, le matériel informatique… Ce n’est pas comme cela qu’on arrêtera ces types, qu’on les empêchera de nuire, vous ne croyez pas ? Je pense à toutes les victimes qu’ils vont faire… Ces mecs sont d’épouvantables bombes à retardement, lâchées dans la nature. Ça ne m’avait jamais traversé l’esprit avant, mais depuis ce que j’ai lu, ça me rend malade !

Charles Devernois-Klyne, qui se faisait fort de devancer les cheminements de ses gros clients afin de leur montrer à quel point leurs urgences étaient également les siennes, avait proposé :

— On pourrait constituer une dotation annuelle réservée à l’enseignement, à l’équipement informatique, ce genre de trucs.

— Ah ! Bonne idée, Charles, bonne idée ! Je suppose que ces gens-là deviennent méfiants dès que l’on se propose de leur offrir de l’argent. Ils ont raison. Je vous laisse les tracasseries administratives.

— Aucun problème, Rupert.

Devernois-Klyne avait appris une chose fondamentale au contact des riches et des puissants. Ne jamais évoquer un problème, une difficulté, voire une impossibilité. Ils s’en foutent. Ils paient pour s’en foutre. Toujours arriver avec la solution toute prête.

— Géant !

— Je m’y colle immédiatement. Reste l’aspect déductions fiscales qu’il ne faut pas négliger. Le terrain est bien balisé pour les dons en faveur d’œuvres charitables, ou de l’art, de la santé et de l’éducation générale. Là, je doute qu’il y ait des précédents, mais je m’en charge. On doit pouvoir trouver un montage qui nous ramène à l’éducation, pourvu que Quantico soit d’accord.

— Euh… vous connaissez bien le sénateur Murray, non ?

— En effet. Si ça coince, je lui passe un petit coup de fil.

— Je compte sur vous, Charles… Vous creusez les aspects légaux. De mon côté, je vais poursuivre mes recherches et peaufiner le concept.

Le terme de « concept » avait rassuré Charles. Tout cela était abstrait. Un projet de financement caritatif comme un autre.

 

Jusqu’à ce que Rupert refasse surface, un mois plus tard. Il manquait d’éléments véritablement sérieux. Il avait entendu parler de cette psychiatre, une certaine Diane Silver. Une pointure internationale du profilage criminel. Savoir comment travaillait cette femme, ce dont elle avait besoin au juste, permettrait d’orienter la dotation de sorte à ne pas jeter l’argent par les fenêtres.

Bien que ne l’enthousiasmant pas du tout, l’idée d’un stage avec elle avait semblé logique à l’avocat. De surcroît, difficile de refuser quoi que ce soit à un Teelaney.

Pourtant, aujourd’hui, le doute germait. Certes, Rupert était un de ces individus capables de se passionner pour une idée, ce qui expliquait qu’il ait encore fait fructifier la gigantesque fortune familiale. Toutefois, son engouement pour ce projet sidérait l’avocat. Un engouement tel qu’il avait oublié de demander s’il pouvait bénéficier de déductions d’impôts grâce à cette ronde dotation au profit de Quantico.

Une conversation houleuse avec Diane Silver revint à Charles. Teelaney se serait-il mis en tête de former une sorte de milice payée pour traquer – et pourquoi pas éliminer – les tueurs en série ? L’avocat pouffa. Cette folle paranoïaque était en train de déteindre sur lui ! La vision de Rupert, ce charmant myope végétarien, amoureux d’écologie et de méditation, non fumeur, non buveur, bouddhiste convaincu de surcroît, pourchassant des tueurs, aurait eu de quoi faire rire si elle n’avait été si grotesque.

Une hypothèse prit forme dans l’esprit de l’avocat. Il souhaita qu’elle fût infondée, sans doute parce que, dans le cas contraire, elle le décevrait. Dans ce monde de peopelisation outrancière, où des héritières se font photographier ivres mortes à la sortie de boîtes de nuit en vogue, où de vagues chanteuses écartent les cuisses et s’arrosent le sexe de champagne pour donner du boulot aux paparazzi, bref dans ce monde de la vulgarité triomphante, Rupert aurait-il formé le vœu de faire voler en éclats l’élégant anonymat de la famille Teelaney ? Quoi de plus médiatique que les tueurs en série ? Donc le généreux bienfaiteur qui contribuait à leur arrestation ?

Non, aucune de ses supputations ne cadrait avec ce qu’il avait perçu de son richissime client. Il était en train de se faire des nœuds au cerveau pour rien. Cela étant, tout prévoir, tout soupçonner, ne jamais rien croire, n’accorder confiance à personne faisaient partie de son métier.

Rupert s’était lancé dans cette aventure avec passion, parce qu’il était passionné et sans doute parce que l’ennui le guettait chaque jour. Il avait embrassé ce projet avec la même énergie que le bouddhisme ou le végétarisme, allant jusqu’à offrir un pont d’or à un cuisinier français au simple prétexte qu’il avait passé trois ans dans une lamaserie. Rupert avait besoin de s’enflammer pour des projets, de se créer des buts essentiels. Il avait besoin de se sentir indispensable, d’insuffler une urgence à la vie. La cocaïne et l’alcool devenaient superflus.

 

Dans la tête,le venin
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